Mieux comprendre le rapport de l’INRAE sur les impacts économiques de la suppression du glyphosate en grandes cultures




Interview de Christian Huyghe,

Directeur scientifique Agriculture de l’INRAE


Juin 2020


Q1 - L'INRAE a publié un rapport sur l'impact économique de l'arrêt du glyphosate en grandes cultures. Pouvez-vous expliquer à nos adhérents le contexte de ce rapport?


Le rapport publié par Inrae récemment est le résultat d’une saisine conjointe de l’Inrae et l’Anses par le gouvernement dans le cadre de la volonté exprimée par le Président de la République de sortir de l’utilisation du glyphosate. Suite au rapport publié par l’Inra en 2017 sur les alternatives possibles, qui prenait en compte les impacts environnementaux et identifiait les impasses techniques, dont l’ACS, le rapport rendu public il y a quelques semaines s’attache à analyser l’impact économique de la mise en œuvre de systèmes sans glyphosate. L’analyse de ces impacts est obligatoire dans le cadre de la mise en œuvre du règlement européen 1107/2009/CE qui définit les conditions d’octroi et de retrait des AMM. En particulier son article 50-2 mentionne que pour le retrait d’une AMM, il est nécessaire de disposer « d’alternatives d’usage courant sans impact économique majeur ». Ces termes sont particulièrement importants car ils ont défini les cadres de l’étude.


Q2 - Dans le rapport, L’INRAE a retenu l'hypothèse que les agriculteurs qui pratiquent aujourd'hui le semis direct prendraient probablement l'option de pratiquer un labour occasionnel deux fois tous les 6 ans en cas de suppression du glyphosate. Dans nos réseaux, les agriculteurs en SD s'interrogent beaucoup sur le choix qu'ils feraient en cas de suppression du glyphosate. Le labour occasionnel est une option, mais parmi d'autres (labour classique, labour uniquement sur les cultures de printemps, abandon des grandes cultures sans élevage, techniques culturales simplifiées, passage au bio, retraite anticipée, exil dans un autre pays ;) etc...)
Pouvez-vous nous expliquer pourquoi avoir retenu cette hypothèse du labour occasionnel ?


Comme je le disais plus haut, il faut pouvoir identifier une alternative d’usage courant. Pour ce faire, et comme on l’avait fait pour les rapports sur la viticulture et l’arboriculture, on s’est appuyé sur des bases de données publiques. La base de données la plus riche est celle des enquêtes Pratiques Culturales réalisées par le Service de la Statistique et de la Prospective (SSP) du Ministère de l’agriculture. Pour les grandes cultures, la dernière enquête date de 2017 et porte sur plus de 17000 parcelles couvrant l’ensemble du territoire national et représentatives de tous les systèmes de cultures. Dans ce jeu de données, 1,7% des parcelles sont identifiées en semis direct, l’agriculture de conservation n’étant pas une catégorie définie dans l’enquête. Parmi ces parcelles, 86% ont reçu du glyphosate en 2017. Une approche erronée eut été de comparer les 86% ayant reçu du glyphosate aux 14% restants. Approche erronée car rien ne renseigne sur ce qui s’est passé les années précédentes. Et on ne peut écarter l’hypothèse que du glyphosate a été utilisé sur ces parcelles précédemment ou depuis cette date et que la gestion de la flore sur ces parcelles en 2017 a bénéficié d’arrière-effet des années précédentes.

On a donc utilisé une approche très différente, issue des analyses économiques dans le monde médical (on avait fini l’étude avant l’épisode du coronavirus !). Elle consiste à se demander comment le système se réorganise quand on supprime un levier et quel est le système stable que l’on peut imaginer. En s’appuyant sur les compétences des agronomes d’Inrae et des Instituts Techniques Agricoles, le système le moins éloigné qui permet une stabilité, en l’absence de glyphosate et avec les technologies actuellement disponibles, et pour lequel on dispose d’un jeu de données suffisant, c’est le labour occasionnel. Pourquoi un jeu de données suffisant : c’est pour satisfaire à la condition ‘d’usage courant’.

Mais on voit bien immédiatement que cela conduit à montrer que l’on s’éloigne significativement du semis direct. Ainsi, de façon indirecte, on répond qu’il n’existe pas d’alternative d’usage courant pour le semis direct, confirmant ainsi, à l’aide du traitement statistique le statut d’impasse que l’on avait mentionné dans le rapport de 2017.


Q3 - Dans le rapport, l’INRAE précise que le labour occasionnel permet de maintenir l’essentiel des services agronomiques et écosystémiques recherchés par le semis-direct et les TCS. Cela a interrogé plusieurs de nos adhérents. Pouvez-vous développer ?


Le rapport précise effectivement que ce labour occasionnel, une fois tous les 6 ans, maintient l’essentiel des services agronomiques et des services écosystémiques. Services agronomiques, car les productions en situations de labour occasionnel sont du même niveau. Pour les services écosystémiques, cela peut paraître plus surprenant pour la plupart des lecteurs. Mais si on prend les différents services écosystémiques tels que définis dans le Millenium Ecosystem Assessment de 2005 et en se concentrant sur les services de support et de régulation, on constate que les cycles de l’azote et du carbone ne sont pas fortement modifiés par un labour occasionnel. La répartition du carbone dans les différents horizons est différente et l’accumulation du carbone va dépendre des apports de biomasse. Les effets sur la biodiversité du sol et sur la biodiversité aérienne sont liés à la structure de la végétation, sa diversité et la durée de couverture. L’ACS en mettant un accent très fort sur le choix des couverts et leur conduite va donc jouer à la fois sur l’accumulation de matière organique dans les sols et sur la biodiversité. Ce sont deux enjeux essentiels pour l’agriculture auxquels l’ACS permet de répondre efficacement. L’argument des émissions de gaz à effet de serre est souvent avancé. Il est toutefois fragile. En effet, s’il est indéniable que le labour consomme de l’énergie et contribue à des émissions de CO2, il ne faut pas oublier que l’essentiel des émissions est lié au protoxyde d’azote émis chaque fois qu’il y a épandage d’engrais azoté minéral ou organique. Ceci n’est pas modifié par le travail du sol, mais uniquement par les cycles culturaux et les conduites de fertilisation.


Q4 - Concernant l'impact économique de l'arrêt du glyphosate en semis direct, pouvez-vous synthétiser pour nos adhérents les chiffres clefs mis en avant dans le rapport ?


En considérant une trajectoire qui conduit à la stratégie de gestion de la flore par le labour occasionnel, le surcoût pour les parcelles préalablement en semis direct a été estimé à 73 €/ha (80 €/ha si on passait au labour une année sur 2). Cette estimation se fait en comparant les actions culturales de départ et d’arrivée, en utilisant les temps et coûts de travaux tels qu’ils sont établis dans le barème d’entraide de l’APCA, et en analysant les différences de coûts des intrants, et notamment la non-utilisation des produits à base de glyphosate, dont une des caractéristiques est un coût très bas. La consommation de carburant est augmentée de 27,7 l/ha et le temps de travail l’est de 1,43 h/ha.

Pour estimer l’impact économique, il est impératif de rapporter cette valeur à l’EBE. En utilisant les données du RICA, l’augmentation du coût représente 14,6% de l’EBE (16% si on passait en labour fréquent). On peut donc sans trop hésiter conclure au fait que cet impact économique est majeur. Une fois encore, on ne satisfait pas aux conditions de l’article 50-2 du règlement 1107/2009/CE


Q5 : Dans le rapport, l’INRAE évalue ces coûts en période de croisière (une fois le semis direct bien mis en place sur la ferme) et non lors du changement de système. Quel serait cet impact économique selon vous pendant la phase de transition?


Cette question est pertinente, et elle est très difficile à instruire. En effet, la méthode utilisée consiste à comparer deux états stables. Mais le passage de l’un à l’autre peut induire des surcoûts. En grandes cultures, la probabilité d’un impact sur le rendement est faible, puisque la gestion de la flore adventice en végétation est assurée par des herbicides en pré- ou post-levée et que les effets sur la fertilité des sols sont limités et peuvent être corrigés facilement. Mais il y a une charge mentale liée à la transition, difficile à estimer, un temps d’apprentissage et potentiellement un temps de formation.

Plus généralement, l’analyse des impacts économiques, selon les modalités utilisées dans cette étude, devrait être généralisée et une méthodologie adaptée devrait être construite par la recherche pour évaluer les coûts de la transition.

Q6 - Dans le rapport, vous distinguez très justement "Semis direct" et "TCS", Pouvez-vous développer ?


Dans le rapport, seul le semis direct a été considéré comme relevant de l’agriculture de conservation, puisque selon les termes de l’enquête statistique, le semis direct n’intègre aucun labour et aucun autre travail du sol. A la différence, les TCS peuvent comporter un travail du sol, soit superficiel (<8cm) soit profond (entre 8 et 15 cm). L’analyse des itinéraires culturaux montre de grandes différences dans les pratiques et les interventions, et dans les agroéquipements mobilisés.


Q7: De nombreux agriculteurs sont fortement engagés dans l’ACS, en raison des bénéfices environnementaux qu’ils constatent depuis plusieurs années sur leur ferme.
A votre avis, quel serait l’impact sociologique/humain pour ces agriculteurs et plus généralement pour le développement de l’ACS, d’une suppression du glyphosate, au-delà de l’impact économique ?


L’impact sociologique n’est pas abordé dans le rapport. Pour le faire en évitant de se perdre en conjectures et spéculations, il faudrait disposer d’enquêtes construites à cet effet. Or, il n’y a pas, à ma connaissance, de travaux publiés sur ce sujet, en France et à l’international. A. Wezel et C. David mentionnaient en 2012 l’importance qu’il y aurait à avoir des travaux de sociologie autour de l’agroécologie, ce qui existe aujourd’hui, mais qui n’a pas encore explicitement concerné l’agriculture de conservation.

On peut facilement imaginer les réactions très fortes des agriculteurs impliqués dans l’ACS à une éventuelle sortie du glyphosate, et mon compte Tweeter en a fait les frais récemment (les auteurs se reconnaîtront !). Mais je pense que plus que l’émotion, il est important de documenter et factualiser les bénéfices et les limites d’un système, et de voir comment il peut évoluer pour combiner les différents services attendus.

Il faut aussi être vigilant sur l’image de l’ACS au-delà du monde agricole et donc dans la société. Elle est aujourd’hui très bonne car symbole de respect du sol et contributrice au stockage du carbone et à la préservation de la biodiversité du sol. Mais il serait regrettable que cette image ne soit dégradée du fait de sa dépendance au glyphosate, dans les pratiques actuelles. Je ne souhaite pas que le bidon de glyphosate soit la dépouille opime de l’agriculture de conservation.


Q8 - Dans la conclusion du rapport, vous préconisez de renforcer les études sur l'ACS. Comment cela pourrait-il se traduire ?


Les études pourraient s’organiser selon trois axes majeurs.

Tout d’abord, la clé de voute de l’ACS n’est pas la destruction du couvert, mais bien la présence presque continue d’un couvert et où il est donc essentiel de donner une attention majeure aux couverts d’interculture. C’est un domaine en pleine expansion aujourd’hui, avec de nouvelles espèces et de nouvelles variétés disponibles. Il faut les choisir avec les mêmes attentions et exigences que pour les cultures de rente. Ces espèces et variétés, souvent utilisées en mélanges, doivent i) pouvoir s’installer rapidement (excellente qualité et énergie germinative des semences utilisées, ne pas lésiner sur ce poste), ii) pousser vite pour contrôler les adventices et ceci de façon homogène sur l’ensemble des parcelles, iii) être en mesure de fournir les services écosystémiques attendus, comme par exemple le piégeage de l’azote ou l’alimentation des pollinisateurs, iv) assurer la restitution de beaucoup de matière organique au sol, avec un rapport C/N faible pour éviter d’engendrer des faims d’azote sur les cultures suivantes et v), ce qui est un élément spécifique à l’ACS de demain, être adaptées à une destruction mécanique. Ceci impose que tous les méristèmes en croissance soient en hauteur. Si des méristèmes actifs existent au niveau du sol, alors le roulage ne peut pas les détruire. Donc on devra favoriser l’usage de dicotylédones.

Ensuite, il faut explorer de nouveaux modes de destruction des couverts, qui ne reposent pas sur un herbicide. Le roulage est une modalité. Mais il faut également explorer les possibilités offertes par le scalpage, même si ceci n’est pas inscrit aujourd’hui dans le cahier des charges de l’APAD. Et ceci toujours en documentant tous les aspects, positifs et négatifs.

Au-delà de la seule destruction du couvert, il faut avoir une vigilance sur la flore adventice et éviter les spécialisations de flore. Les adventices vivaces sont une difficulté, mais elles sont assez peu compétitives en phase d’installation. Il faut aussi veiller à ne pas avoir de multiplication de certaines adventices résistantes aux herbicides majoritaires (sulfos). Donc attention aux successions culturales trop simples.

Enfin, il faut penser au-delà de la seule parcelle agricole. Il faut ici prendre en compte deux considérants. Tout d’abord, l’analyse des enquêtes Pratiques culturales montre que l’ACS existe surtout dans les grandes exploitations, ce qui permet d’y réduire le temps global de travail. La proportion la plus élevée est rencontrée dans les exploitations de plus de 350 ha. Ces exploitations sont aussi celles où les successions culturales sont en moyenne les plus courtes et les parcelles les plus grandes. Le second considérant vient de la relation qui existe entre la taille des parcelles agricoles (taille moyenne des ilots cultivés dans un territoire) et la biodiversité, mesurée par la richesse des chaines trophiques. Plus les chaines trophiques sont riches, et plus il y a de régulations biologiques. Or, une étude publiée en 2019 et conduite dans 500 territoires agricoles à travers le monde montre que quand les ilots cultivés ont une taille moyenne qui dépasse 4 ha (oui, c’est tout petit), alors il y a un effondrement inéluctable de la biodiversité, que ni la diversité des cultures, ni la présence d’espaces semi-naturels ne viennent compenser. Il faudrait donc pour l’ACS favoriser une réflexion à l’échelle supra-parcellaire, en favorisant éventuellement les cultures en bandes, ce que les équipements de semis dans un mulch et les GPS permettent de faire. La restauration de la biodiversité sera à ce prix et l’ACS a un rôle important à jouer.

Pour ces trois champs des possibles, un travail collaboratif entre l’APAD et Inrae aurait tout son sens.

Q9 - Pour conclure : quel message souhaiteriez-vous passer à un agriculteur en ACS aujourd’hui, qui peut voir le contexte actuel comme une remise en cause de son engagement et de ses choix agronomiques, en décalage avec ses propres réalités ?


L’ACS bénéficie aujourd’hui d’une belle dynamique et il ne faut surtout pas arrêter la réflexion, les travaux et l’exploration à la seule question du glyphosate.

L’essentiel des vertus de l’ACS réside selon moi dans la recherche d’une couverture permanente et maximale des sols, ce qui permet d’assurer une recharge en matière organique des sols, d’autant plus importante que la matière organique est superficielle et qu’elle est donc rapidement dégradée et plus encore lors d’épisodes de chaleur. Ces couverts permanents ont toutefois l’avantage de refroidir la surface des sols par respiration ou par modification de l’albedo, ce qui limite la respiration et la perte de carbone. De plus, les couverts limitent l’érosion et les pertes induites de sols et de nutriments. Donc il faut continuer à explorer ce que les couverts permettent de faire.

C’est la porte ouverte vers deux voies originales. La première est celle des mulchs vivants, consistant à semer une culture de rente dans une végétation pérennes assurant la couverture et la stabilité du sol. La seconde est la recherche d’un plus grand nombre de cultures par an. En effet, pourquoi faudrait-il se limiter à une culture « annuelle » chaque année ? L’idée développée par certains ACSistes de 3 cultures en 2 ans doit être poursuivie. Elle revient à s’interroger sur la possibilité d’augmenter le Land Equivalent Ratio (LER). Le LER de 1 correspond à la production d’une culture sur une année, par exemple la production d’un ha d’orge. Comment aller au-delà ? On peut associer les espèces, céréales – protéagineux par exemple. On peut aussi les faire se succéder sur une même surface. Il faut également explorer de façon audacieuse d’autres scénarios. Par exemple, pourquoi faut-il attendre d’avoir récolter une culture avant de semer la suivante. Pourquoi ne pas semer la culture n+1 bien avant la récolte de la culture n, et ceci en choisissant les espèces pour obtenir des phénomènes de facilitation, et en adaptant les conduites. Dans cette configuration, le LER dépasse très largement 1 !

Et donc le message est que les agriculteurs en ACS doivent poursuivre, comme ils le font bien l’exploration de voies ambitieuses. C’est tout le défi qui est posé quand il s’agit de définir un cahier des charges de l’ACS. Comment poser un cadre sans le fermer et sans figer une belle dynamique ?