Publié le 16/07/2021Télécharger la version pdf



L’ACS pour une meilleure gestion de l’eau et fertilité des sols

   

Cédric Laverdet, en ACS depuis 2015, témoigne de l’évolution qu’il a entrepris sur sa ferme depuis quelques années.

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​Tout comme Hervé Mauduit en décembre 2020, cet Instant Technique se concentre sur le témoigne d’un agriculteur en ACS qui met en place des innovations sur sa ferme. Installé à Mayrac dans le Lot, Cédric Laverdet a repris il y a quelques mois la ferme familiale, mais travaille depuis déjà plusieurs années à optimiser, grâce à l’ACS, la ressource très précieuse qu’est l’eau. La fertilité des sols est aussi une de ses préoccupations majeures. 


Description de l’exploitation agricole

Je suis en GAEC avec mon père sur une exploitation de polycultures de 21 ha irrigués et élevage porcin naisseur-engraisseur hors-sol de 140 truies, où nous produisons 4000 porcs/an sous l’IGP Jambon de Bayonne. Nous avons 1 salarié sur la partie élevage et 8 ha de notre surface est dédiée à l’alimentation animale. 
La ferme se trouve entre le Causse et la vallée de la Dordogne, sur sol argilo-limoneux profond, le taux de matière organique tourne autour des 2%. L’irrigation est non limitée et issue de la Dordogne ; je fais partie d’une des Associations syndicales autorisées (ASA) en irrigation collective qui alimente 200 ha dans le secteur. Je paye un forfait fixe à l’hectare pour pouvoir irriguer, me donnant droit à une quantité d’eau déterminée. Toutes mes terres sont irrigables et irriguées, je possède 2 enrouleurs et une irrigation intégrale sur 4 ha. Pour ce qui est du reste du parc matériel, je possède 2 tracteurs de 70 et 120 ch, un pulvérisateur et un épandeur à engrais. Le reste du matériel est en CUMA, notamment les 5 semoirs de SD. Cette CUMA du nord du Lot couvre 40 km² et ses semoirs interviennent sur près de 1200 ha (notamment pour de la recharge de prairie et du semis de céréales en SD). Il s’agit de semoirs à disques des marques Semeato (en 3 m, mécanique), John Deere (3 et 4 m, pneumatique) et Horsch (4 m, pneumatique). Mon assolement est composé de 4 cultures : le maïs grain et l’orge d’hiver, qui sont destinés à l’alimentation des porcs, la féverole et le colza pour la vente. 90% de mes parcelles se trouvent sur un rayon de 1 km, leur surface va de 1 ha pour la majorité à 10 ha pour la plus grande.


​Je possède également depuis 2012 une unité de méthanisation, qui me permet de valoriser mon lisier de porc et d’autres déchets agro-alimentaires. L’énergie produite permet de chauffer les serres horticoles et maraichères, 2ème entreprise familiale hors sol installée juste à côté. Je fais partie de l’Association des Agriculteurs Méthaniseurs de France avec laquelle je participe à des Colloques, réunions techniques et groupes de travail où je peux porter des messages comme l’importance de la vie du sol et du retour au sol, et faire le lien entre ACS et méthanisation.

Historique

Je représente la 3ème génération d’agriculteur sur la ferme. Mon père s’est installé en 1985 et a crée un GAEC avec mes 2 oncles. Jusqu’en 2017, les 2 activités (élevage porcin et culture horticole) faisaient parties d’une même structure, et j’ai commencé à travailler en tant que salarié sur l’entreprise à partir de 2015, d’abord sur la partie horticole pendant 1 an, puis sur l’élevage ensuite. En parallèle, je me suis toujours occupé des cultures sur une SAU de 28 ha, puis de 21 ha à la séparation des 2 activités. Nous avons toujours souhaité créer du lien entre les 2 activités, même si aujourd’hui elles font parties de sociétés différentes. En 1998, nous avons fabriqué notre propre compost à base du lisier de porc et déchet vert, pour l’utiliser comme support de culture des fleurs, mais ce n’était pas satisfaisant. L’idée d’utiliser la méthanisation comme lien est alors apparue dans les années 2000, le chantier a démarré en 2010 et l’unité était opérationnelle en 2012. Cette diversification de l’activité était nécessaire en vue mon installation, assez récente puisque j’ai repris la ferme en février 2020.

En ce qui concerne la transition en ACS, elle a été précédée par l’abandon du labour et le passage de toute la SAU en TCS dès 2006. Auparavant, le labour était réalisé en ETA et nous avons voulu nous affranchir de cette situation en nous équipant pour faire du TCS. Très vite, les problèmes de gestions de l’enherbement sont apparus, car cette technique à entretenue le stock semencier des adventices en surface. C’était devenu quasiment ingérable, d’autant plus qu’à l’époque nous étions en monoculture de maïs. Puis en 2015, j’ai participé à un tour de plaine chez Christian Abadie, organisé par la Chambre d’Agriculture du Lot et ça a été le déclic. Cette rencontre m’a fait remettre en cause mon système de culture, j’ai compris tous les avantages qu’allait pouvoir m’apporter l’ACS si je réussissais à mettre en œuvre ses 3 principes sur la ferme. J’ai décidé de diversifier ma rotation en y introduisant de l’orge d’hiver et ai réalisé la même année mes premiers semis direct d’orge et de couverts derrière maïs. Peu de temps après, Clacsol voyait le jour et j’en suis devenu membre, car il me parait important d’échanger et de se former. Clacsol est une association d’agriculteurs en ACS affiliée à l’APAD, qui compte environ 40 membres sur le département. Je me trouve en zone d’élevage, et je suis le seul dans mon secteur à faire du maïs en ACS, il a donc fallu se former pour évoluer dans mes pratiques, comme par exemple sur l’optimisation et la qualité de pulvérisation. La rotation actuellement en place a été initiée en 2017.
                                                                                                                                   

Rotation

La rotation principale que je mets en œuvre, avec comme tête d’assolement le maïs, est la suivante : maïs – féverole – colza – orge d’hiver, avec des CIVEs jouant le rôle de couverts d’intercultures entre colza et orge d’hiver et entre orge d’hiver et maïs. 2021 fut la première année où j’ai semé mes maïs en SD (jusqu’en 2020, j’étais en strip till). Ainsi désormais, 100% de ma SAU est en semis direct. 

En mettant en œuvre ces principes de l’ACS, mon objectif est d’optimiser l’eau, car aujourd’hui la culture du maïs n’est plus suffisamment rentable pour couvrir mes charges sur cette culture et valoriser l’irrigation. Je constate d’ailleurs depuis 6 ans de vrais gains agronomiques, ma réserve utile est plus importante depuis que je suis en ACS : il y a eu plusieurs fois où le sol de mes parcelles reste humide plus longtemps que celui des parcelles d’à côté (appartenant à mes voisins qui ne sont pas en ACS). Par exemple, je peux souvent soit apporter 25 mm/semaine à mes maïs (au lieu des 30 mm habituels), soit faire l’impasse d’un tour d’eau 1 semaine sur 4. Et aujourd’hui, comme mon assolement est différent (je ne suis plus en monoculture de maïs) et que je suis au forfait pour l’irrigation (je ne souhaite pas revoir mon contrat par sécurité vis-à-vis du changement climatique qui est en cours), l’eau d’irrigation économisée est valorisée sur mes CIVEs, dont les charges sont moins élevées que pour du maïs, et sur 10 ha supplémentaires que j’irrigue pour mon voisin.


Mon deuxième objectif en mettant en œuvre l’ACS sur ma ferme est d’améliorer la fertilité des sols, et cela passe par un retour au sol d’un maximum de biomasse. Il faut pour cela notamment optimiser les couverts sans perdre en rentabilité. Je gagne en confort dans le travail quotidien également : je récolte mon maïs entre fin septembre et maximum fin octobre, tandis que la féverole peut se semer jusqu’à fin novembre. Avant avec l’orge, tout tombait en même temps en octobre. Enfin, l’allongement de la rotation et l’absence de travail du sol m’a permis de mieux gérer mon enherbement, que la petite dizaine d’années en TCS avait aggravé. Ainsi par exemple, l’introduction du colza permet de terminer de gérer les graminées. 

                                       

Les pratiques et leviers mis en œuvre

Je joue beaucoup sur les leviers rotationnels et de diversité. Comme la plupart de mes parcelles font 1 ha, je ne fais pas forcément des bandes d’essais systématiques ou sur plusieurs années. Généralement lorsque je veux tester quelque chose, je le fais sur une petite partie la première année, car l’absence d’exploitation similaire à la mienne dans le secteur ne me permettent pas d’avoir des références ; il faut donc que je l’adapte à ma situation. Puis si c’est concluant, j’applique le levier sur une demie parcelle l’année suivante, et enfin sur toute une parcelle la troisième année, ce qui revient à dire que la pratique est adoptée.

J’associe mon colza avec de la féverole, du tournesol et du sarrasin, que je sème le même jour, généralement fin juillet ou début août. La destruction de ces plantes compagnes se fait naturellement, d’abord le sarrasin, puis le tournesol et enfin la féverole avec le gel de l’hiver, systématique dans la région.

Avec mon objectif de maximisation de la biomasse, derrière le colza, j’ai choisi de ne pas laisser uniquement les repousses jouer le rôle de couvert. Pour cela, le choix du couvert est important, car il faut des espèces qui s’implantent vite et qui sont très vigoureuses. J’ai fait plusieurs essais en ce sens avec de la semences achetées, et le sorgho et le tournesol sont les 2 espèces ayant eu les résultats les plus convaincants. J’ai ensuite tenté ces mêmes couverts avec de la semence de ferme, mais les résultats en termes de vigueur n’étaient pas au rendez-vous. Aujourd’hui, je préfère privilégier la semence achetée, avec des CIVEs d’été ou couverts orientés pour la méthanisation de la gamme de Caussade Semence. Ces couverts sont sélectionnés selon des critères précis : démarrage rapide et forte production de biomasse, et je les choisis en fonction des dates de récolte de la culture précédente et de semis de la culture suivante. Il y a par exemple le mélange tournesol – nyger – sorgho fourrager à 20 kg/ha. Le point faible est l’absence de légumineuse dans ce couvert, j’envisage de faire des essais où j’en ajoute à ce mélange. 

Derrière l’orge que je récolte fin juin, je sème le même jour que la récolte le même couvert que derrière colza, puis j’enchaine avec un deuxième couvert type méteil (ou CIVEs d’hiver) que je sème vers le 15-20 octobre, sans utiliser de glyphosate de manière systématique. Il se compose de 100 kg de féverole, 1 kg de mélange radis chinois – radis fourrager, 10 kg d’avoine, 50 kg de blé, et parfois d’autre chose qu’il me reste. Auparavant, je mettais également 10 kg de pois et 10 kg de vesce, mais il fallait les détruire très tôt avant le semis du maïs, alors je trouve que ce n’était pas intéressant pour mon objectif de retour au sol. 
Comme je l’ai évoqué précédemment, je n’ai pas de restriction côté irrigation. En 2020, j’ai réalisé un apport d’eau sur mes couverts de 20 mm/semaine du 14 juillet au 15 août. J’adapte ces pratiques en fonction des conditions météorologiques, mais souvent les orages de fin août et ma réserve utile optimisée me permettent de tenir jusqu’en début d’automne. 
Je réalise également mon propre « Plan Carbone maison » que je mets en œuvre sur ma ferme, où tous les couverts sont laissés, l’objectif étant de ramener un maximum de carbone au sol. Tout comme l’eau, je dispose d’un accès à l’azote « facilité », avec le digestat du méthaniseur notamment. Le lendemain de la moisson des trois cultures d’automne et du semis des couverts estivaux, j’apporte 20 t/ha de compost (ce qui fait 60 t/ha en 4 ans sur une même parcelle) + 20 à 30 m3/ha de digestat brut issu de mon méthaniseur (qui représente environ 3U N, 4U P et 4U K /m3). Cet apport est réalisable car j’ai de petites surfaces. Pour l’approvisionnement en compost, j’ai un partenariat avec SEDE Environnement, qui me fournit les déchets verts.

Mes couverts (ou CIVEs) sont raisonnés comme une culture alimentaire. Je fais des pesées systématiques et j’atteins 6 à 8 t de MS/ha sur mes couverts d’été et 5 à 7 t de MS/ha pour mes couverts d’hiver. Mon objectif est d’augmenter mon taux de matière organique, et pour cela la priorité est de laisser les couverts plutôt que de les ensiler et exporter au méthaniseur. Malgré tout, cela m’arrive lorsque la biomasse est suffisante : dans ce cas je coupe le couvert à 30 cm de haut, et laisse 2 t de MS/ha, le reste étant ensilé. Mon objectif est d’exporter au méthaniseur 1, voire 2 fois tous les 4 ans. Grâce à cette stratégie, les analyses de sols que je réalise annuellement dans le cadre du plan méthanisation révèlent, d’une part, que le taux de matière organique de mes sols ne baisse pas, mais surtout qu’il augmente progressivement. Ça va donc dans le bon sens !


Toujours dans le même objectif de maximiser la biomasse, j’ai fait par le passé des essais de relay-cropping, où je venais semer du soja dans l’inter-rang d’une orge d’hiver. L’intérêt est d’avoir toujours une plante vivante au sol, même l’été, mais cette technique a aussi des contraintes comme la maitrise de la récolte et du désherbage sur une double culture, qui fait que je n’ai pas poursuivi. J’ai également tenté de faire des cultures en dérobé, comme le soja, mais je n’étais pas satisfait de la production de biomasse.
Je teste également le semis du maïs sur un écartement de 40 cm à densité égale (90000 grains/ha), afin d’occuper plus l’espace et de venir concurrencer les adventices.
         



En conclusion

Grâce à l’ACS, j’ai plaisir à semer dans un couvert : le gain agronomique est énorme, la culture est semée dans le frais, la levée est bonne et homogène, je n’y vois que des avantages : meilleure gestion des réserves d’eau et d’énergie, qui est liée à la fertilité des sols. Je ne retournerai pas en arrière en travaillant à nouveau les sols, même si des outils chimiques comme le glyphosate venaient à disparaitre. Je travaille par opportunisme, dès que je peux essayer quelque chose, je l’essaye, car mon outil de production me le permet. Le seul facteur limitant, c’est ma capacité à entreprendre.

Les perspectives sont le passage à une agriculture de précision en investissant dans un système de guidage GPS, permettant d’optimiser les semis et couvrir encore plus le sol, et optimiser la pulvérisation pour diminuer ma dépendance aux produits phytosanitaires et de fertilisation minérale. Par ailleurs, il y a de plus en plus d’agriculteurs méthaniseurs qui opèrent une transition en ACS, il y a encore beaucoup de travail à mener pour optimiser les couverts adaptés à ces pratiques. Cela passe à mon sens par un partenariat entre semenciers et agriculteurs.
                                             



Article écrit par le comité technique de l’APAD.
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